Religion et nationalisme: la lecture de Jean‑François Bayart sur l’identité politique

Rédigé le 02/01/2026
Le Mag

Selon un entretien mené par la journaliste Sophie Davaris et publié dans 24 heures le 31 décembre 2025, le politologue Jean‑François Bayart, professeur à l’IHEID, estime que le regain du religieux ne traduit pas une intensification de la foi individuelle. Il considère que la multiplication des références spirituelles fonctionne surtout comme instrument du pouvoir et du nationalisme. Bayart précise que l’expression de signes religieux demeure compatible avec la sécularisation, l’attachement à la science et la liberté des mœurs, et note l’existence de mouvements LGBT musulmans ou catholiques. Il invite par ailleurs à la prudence face aux enquêtes d’opinion et juge l’étude de l’IFOP sur les musulmans de France critiquable, sans preuve d’une religiosité supérieure à celle d’autres confessions.



Pour Bayart, les pratiques rattachées au religieux sont hétérogènes: les pèlerinages à Lourdes ou à La Mecque relèvent certes de la foi, mais peuvent aussi répondre à des logiques de distinction sociale, d’affirmation politique, d’émancipation, de tourisme ou de sociabilité. Il ajoute que les insurrections se mêlent souvent à des enjeux matériels; en Afrique de l’Ouest, par exemple, le djihad s’articule avec des luttes pour la terre et l’accès à l’eau.

Il situe ce mouvement dans une longue histoire où le XIXe siècle, malgré l’industrialisation, le positivisme et le scientisme, connaît une expansion religieuse et une institutionnalisation accrue des traditions, des Églises occidentales au chiisme en Iran et au hinduïsme en Asie du Sud.

Dans le présent, il identifie trois moteurs principaux: la défaillance des grandes idéologies politiques, qui laisse une offre religieuse à ceux qui cherchent la révolution; les effets de la stigmatisation, où la phobie anti‑islam ou la perception d’un antisémitisme renforcent les appartenances; et l’emprise du néolibéralisme, qui exacerbe les inégalités, fragmente les sociétés et requalifie la question sociale en identités politiques souvent formulées en termes religieux.

Bayart rattache la centralité actuelle de la religion à la transition des empires vers les États‑nations, ces derniers imposant des définitions ethnoreligieuses de la citoyenneté. Il voit dans ce tournant la matrice de lignes de fracture au Moyen‑Orient et l’origine de politiques de domination ayant conduit notamment au génocide des Arméniens et à l’expulsion des populations grecques en Turquie.

Il juge cette grille de lecture applicable à la Russie, où l’orthodoxie s’érige en norme, à l’Inde, où les musulmans sont relégués, ainsi qu’à la Birmanie et à la Malaisie, où bouddhisme et islam structurent la citoyenneté au détriment de minorités. Il cite aussi Israël, où la loi fondamentale de 2018 confère une prééminence aux juifs et, selon lui, prépare des dynamiques d’exclusion.

En Europe, il décrit un décalage entre un discours politique de plus en plus religieux et des pratiques en recul. La France lui paraît largement déchristianisée, tandis que certains leaders nationalistes tiennent la religion à distance; en Italie, le christianisme identitaire revendiqué par Giorgia Meloni heurte l’Église catholique; en Pologne, malgré la sécularisation et les scandales, l’identité catholique demeure mobilisée électoralement.

La laïcité, selon lui, varie fortement: en France, elle s’apparente à une religion nationale avec des normes sociales implicites, quand la loi de 1905 autorisait l’expression publique de la foi; à Genève, la loi de 1907 a protégé une majorité protestante face aux excès d’une minorité et permis une séparation émancipatrice; en Albanie et en Bosnie, pays majoritairement musulmans, une conception laïque de la citoyenneté s’est imposée; en Turquie, l’État encadre et subordonne la religion plutôt qu’il ne s’en sépare.

Il considère les théocraties comme marginales et cite surtout le Tibet. L’Arabie saoudite lui apparaît comme un régime dynastique contrôlé par un lignage religieux, tandis que l’Iran reconnaîtrait depuis 1988 la primauté de la raison d’État sur la doctrine. À ses yeux, l’obligation du voile et sa répression relèvent avant tout d’un calcul politique et s’inscrivent dans un discours de plus en plus nationaliste, avec une emprise cléricale affaiblie hors du judiciaire.

Il rejette la théorie du choc des civilisations, qu’il juge contredite par les faits: le terrorisme revendiqué au nom de l’islam fractures d’abord des sociétés majoritairement musulmanes avant de toucher l’Occident; ni l’islam ni le monde chinois ne formeraient des blocs civilisationnels homogènes; la guerre en Ukraine oppose deux pays orthodoxes. Il rappelle que les textes religieux sont des objets de réception, et que le djihad a des significations variables, de la défense à la réforme et au combat intérieur.

Concernant les États‑Unis, il interprète la mobilisation évangélique comme une forme de nationalisme chrétien nourrie par le ressentiment issu de la défaite du Sud et ravivé par la fin de la ségrégation. Il voit dans Donald Trump un symptôme de cette mémoire blessée et attribue la tolérance de son électorat moins à la piété qu’à l’instrumentalisation de «valeurs chrétiennes» dans un agenda politique, incluant la criminalisation de l’avortement et la désignation d’ennemis intérieurs, avec des dérives racistes et antisémites dans certains courants de MAGA.

À l’échelle mondiale, il décrit une révolution conservatrice pour laquelle la religion sert de vecteur, tout en soulignant que les calculs politiques dominent les dynamiques religieuses. Selon cette lecture, le religieux s’insère dans des stratégies de pouvoir, la refonte d’identités nationales et des répertoires sécuritaires, alors même que les pratiques religieuses tendent à reculer.

Source principale: entretien de Sophie Davaris avec Jean‑François Bayart, publié dans 24 heures le 31.12.2025.