Le paysage du dessin de presse marocain a perdu l’une de ses figures les plus marquantes avec la disparition de Tarik Bouidar, connu du grand public et des rédactions sous les pseudonymes Rik et Carlos. Décédé dans la nuit du jeudi à vendredi 9 janvier dans une clinique privée à Casablanca, des suites d’une maladie chronique, le dessinateur laisse derrière lui une œuvre qui a accompagné, pendant plus de deux décennies, le récit de l’actualité nationale. Né le 16 juillet 1975 à Casablanca, lauréat de l’École supérieure de communication et de publicité Com Sup, il avait très tôt orienté son talent vers la caricature de presse, un registre exigeant où le trait doit à la fois éclairer le lecteur et résumer l’essentiel d’un débat.
Au fil des années, Tarik Bouidar s’était imposé comme l’un des rares caricaturistes capables de faire de chaque dessin un véritable rendez-vous d’information. À L’Économiste, où il signait Rik, comme à Le360, où il publiait sous le nom de Carlos, ses dessins quotidiens étaient attendus autant par les journalistes que par les lecteurs, devenus familiers de son style immédiatement reconnaissable. Son humour, à la fois hilarant et incisif, lui permettait de traiter des sujets sensibles sans lourdeur, en jouant sur la force de la métaphore visuelle plutôt que sur la démonstration frontale. Son coup de crayon piquant racontait l’actualité en la décalant juste assez pour en révéler les contradictions, les non-dits et les angles morts.
Dans un univers médiatique où la caricature demeure un exercice rare, Tarik Bouidar appartenait à une génération très limitée de dessinateurs marocains proposant une lecture profondément personnelle du monde qui les entoure. Son travail se caractérisait par un message cohérent, porté par une ligne claire: interroger le pouvoir, les institutions, les faits de société et les travers du quotidien, sans renoncer ni à l’humour ni à une forme d’humanité. Pendant un peu plus de vingt ans, ses dessins ont accompagné les grandes séquences de l’actualité marocaine, offrant un contrechamp graphique aux informations politiques, économiques et sociales. Pour de nombreux lecteurs, ses caricatures constituaient une porte d’entrée privilégiée vers des sujets parfois techniques ou arides, qu’il parvenait à rendre accessibles en un seul regard.
Au sein des rédactions où il travaillait, sa présence et son travail avaient fini par s’installer comme un marqueur identitaire. Ses dessins rythmaient les journées de production, suscitant échanges, sourires, parfois débats, mais ne laissant jamais indifférents. Ses collègues décrivent un professionnel discret, d’une grande bonhomie, loin de toute posture, concentré sur la justesse de son trait et de son propos. Cette combinaison de modestie personnelle et d’audace graphique a contribué à forger une place singulière dans le paysage médiatique. À une époque où l’image circule en continu, ses caricatures conservaient la densité d’un commentaire éditorial, condensé en quelques lignes et quelques expressions de visage.
Avec sa disparition, c’est un vide considérable qui s’ouvre dans le champ du dessin satirique au Maroc. La perte est artistique, mais aussi symbolique, tant ce métier reste peu représenté et fortement exposé aux pressions et aux sensibilités. La trajectoire de Tarik Bouidar rappelle le rôle particulier des caricaturistes de presse: saisir l’air du temps, cristalliser en une scène l’humeur d’une société, proposer un miroir parfois déformant mais toujours signifiant. Son inhumation, prévue ce vendredi au cimetière Sidi Massoud à Casablanca après la prière de la mi-journée, marque la fin d’un parcours, mais laisse une empreinte durable dans la mémoire des lecteurs, des journalistes et de tous ceux qui, jour après jour, ont lu l’actualité à travers son trait.



